Quand
les actionnaires se nourrissent de nos
institutions
locales
« Le
Monde », 17 juillet 2008
La
crise du crédit est en train de s’étendre aux collectivités
locales. Selon l’étude de l’agence de notation financière
Fitch publiée mercredi 16 juillet, un quart des 105 milliards
d’euros empruntés par les communes, départements et régions
le sont dans le cadre de prêts complexes dont certains subissent,
depuis 2007, une très forte hausse de leurs taux. Environ 20 à
25 milliards de prêts particulièrement risqués entraînent
certaines communes dans « une fuite en avant ». (…)
Le
mécanisme est souvent le même : le crédit est consenti
dans un premier temps à un taux bonifié voire nul, donc extrêmement
favorable, puis bascule vers un taux dit « dégradé ».
Celui-ci est censé compenser les avantages de la première période,
à un niveau inconnu à l’avance et fixé en fonction de critères
variés : taux de l’argent, inflation ou différentiel
d’inflation, taux de change entre deux ou trois monnaies, écart
entre taux à court et long terme…
La
première phase permet, bien sûr, des économies d’intérêts,
bienvenues le temps d’un mandat électoral, repoussant à plus
tard la vérité des coûts ou tablant sur une improbable baisse
des taux. Mais c’est l’inverse qui s’est produit !
« Les banquiers présentent des simulations sur vingt ans,
avec des hypothèses d’évolution de taux très favorables, et
se gardant bien d’envisager un scénario pessimiste »,
raconte Jacques Descourtieux, directeur général de Finance
Active. Ce prestataire qui met à la disposition de ses 1 500
collectivités locales abonnées des outils informatiques pour gérer
leur dette dispose, ainsi, d’un observatoire privilégié de
l’endettement local. « Dès 2005, nous alertions sur les
dangers de ces produits et déconseillions de les souscrire »,
précise-t-il.
Ainsi,
une communauté de communes rurales de 6 000 habitants a pu
accumuler une dette de 74 millions d’euros et s’est vu
proposer, par la banque Dexia, un emprunt de restructuration. Son
taux est passé brutalement de 5,3 %, les premières années
à 8,68 % en 2008, doublant ses frais financiers. « Le
piège, c’est qu’une fois la période du taux bonifié passée,
l’emprunteur ne peut se défaire de son prêt, sauf au prix
d’indemnités exorbitantes ou à renégocier un prêt encore
plus risqué. » (…)
Les
hôpitaux et les organismes HLM ont, eux aussi, souscrit de tels
prêts, avec les mêmes conséquences. Le 27 mars, le tribunal de
commerce de Toulouse condamnait la Caisse d’épargne et Ixis à
verser une provision de 600 000 euros de dommages et intérêts au
bailleur social Patrimoine SA Languedocienne, pour compenser les
pertes subies, et pointait le manquement du banquier à son
obligation de mise en garde vis-à-vis d’un prêt jugé spéculatif.
Les banques ont fait appel. La fragilisation des finances des
collectivités locales n’en est qu’à ses débuts :
« Peu de collectivités font banqueroute mais les budgets
locaux sont de plus en plus tendus », explique David Diano,
directeur du secteur des finances publiques internationales chez
Fitch.
Isabelle
Rey-Lefebvre
www.lemonde.fr